Crise de l'alimentation animale en Europe : le foin devient une marchandise de contrebande, et les agriculteurs sont interceptés à la frontière par les douaniers

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La sécheresse qui a frappé l'Europe cet été a non seulement entraîné une pénurie de fourrage, mais aussi un phénomène inhabituel : une recrudescence du commerce illégal de foin et d'autres aliments pour animaux. À la frontière franco-suisse, les douaniers ont renforcé les contrôles afin d’empêcher l’exportation de fourrages non déclarés. Cette situation met en évidence les tensions croissantes sur le marché européen des aliments pour animaux : les exploitations d’élevage s’efforcent de constituer des réserves pour l’hiver, tandis que la baisse des récoltes due à la sécheresse accentue la concurrence pour chaque tonne de foin, de foin séché et d’ensilage de maïs.

Comme l’a rapporté la chaîne publique suisse RTS, les douaniers français de la région du Haut-Doubs, près de la frontière suisse, ont intercepté, le 17 août 2026, un tracteur transportant une cargaison non déclarée de fourrage. Il a été constaté que le foin était acheminé vers la Suisse sans respecter les procédures douanières obligatoires. L'agriculteur s'est vu infliger une amende et la cargaison a dû être écoulée sur le territoire français. Cet incident a incité les agents à accorder une plus grande attention au commerce transfrontalier de fourrages.

Les représentants des douanes françaises reconnaissent que, jusqu’à présent, le transport illégal de foin ne constituait pas un domaine d’intervention majeur pour eux. Cependant, la situation a changé cette année. Les agriculteurs locaux ont remarqué que des tracteurs franchissaient de plus en plus souvent la frontière pour aller charger du fourrage dans des exploitations françaises avant de retourner en Suisse. Certains de ces chargements sont transportés sans que les documents d’exportation et d’importation aient été régularisés. Des représentants des douanes ont confirmé au quotidien français « L’Est Républicain » que ces transports illégaux se multiplient en raison de la pénurie de fourrage ressentie dans les deux pays.

Ce problème est particulièrement d’actualité dans les zones frontalières montagneuses, où de nombreuses exploitations d’élevage sont situées à plus de 1 000 mètres d’altitude. Dans ces régions, la production fourragère dépend fortement de la productivité des prairies naturelles, de la durée de la période de végétation et des précipitations. La sécheresse estivale a non seulement réduit le rendement fourrager, mais a également limité les possibilités de constituer des réserves suffisantes pour la saison d'affouragement hivernale à venir.

Les données officielles du ministère français de l’Agriculture témoignent également de la gravité de la situation. Le 16 septembre, lors d’un débat sur les conséquences de la sécheresse au sein de la commission des affaires économiques de l’Assemblée nationale, il a été indiqué que le 20 août 2026, la production d’herbe des prairies pérennes était inférieure de pas moins de 36 % à la moyenne enregistrée pour la même période entre 1989 et 2018.

Dans la plupart des régions françaises, plus de la moitié des prairies ont été gravement touchées par la sécheresse. Dans cinq régions, les stocks fourragers étaient inférieurs de plus de 50 % au niveau habituel, tandis que dans huit régions, le déficit atteignait au moins 25 %.

D’après les données présentées lors des débats parlementaires, les conséquences de la sécheresse ont touché au moins 15 000 exploitations d’élevage bovin, 2 150 exploitations d’élevage ovin et 570 exploitations d’élevage caprin. Dans douze des treize régions administratives de la France métropolitaine et de la Corse, on a constaté une baisse de la production animale ou une réduction des cheptels. Dix régions ont également signalé une augmentation de la mortalité du cheptel.

La sécheresse a également fortement affecté la culture du maïs. Les premières estimations présentées au Parlement français indiquent que les pertes de récolte de maïs grain pourraient atteindre environ 34 %, et celles de maïs fourrager environ 30 %. Cela revêt une importance particulière pour les exploitations laitières et les élevages bovins intensifs, dans lesquels l’ensilage de maïs constitue une part significative de la ration alimentaire du bétail. De telles pertes se traduisent non seulement par une diminution des quantités d’aliments pour animaux, mais aussi par un besoin accru d’achats supplémentaires, de transport et d’ajustement des rations.

En Suisse, la situation est également complexe. La sécheresse estivale prolongée a réduit la récolte de foin et le rendement du maïs dans de nombreuses régions du pays. L'Office fédéral suisse de l'agriculture a reconnu que les précipitations tardives d'août et de septembre n'avaient pas fondamentalement changé la donne. Compte tenu des besoins des exploitations d'élevage, les autorités nationales ont pris des mesures exceptionnelles pour faciliter l'importation de fourrages.

À compter du 15 août 2026, la Suisse a temporairement supprimé les droits de douane sur le maïs fourrager frais et ensilé dont la teneur en matière sèche ne dépasse pas 60 %. Les taux des droits de douane et des cotisations au fonds de garantie précédemment en vigueur pour cette catégorie ont été ramenés à zéro – 0 franc suisse pour 100 kilogrammes de masse brute. Cette mesure d’allègement devait initialement s’appliquer jusqu’au 31 octobre, mais le 25 septembre, les autorités suisses ont décidé de prolonger son application jusqu’au 30 avril 2027.

La décision de prolonger le régime préférentiel a été motivée non seulement par la pénurie d’aliments pour animaux, mais aussi par les difficultés logistiques liées au transport transfrontalier. Par ailleurs, à compter du 1er octobre, la Suisse a réduit les droits d’importation sur certains aliments pour animaux riches en fibres, susceptibles de se substituer en partie aux fourrages grossiers. L’objectif est ainsi de donner aux exploitations d’élevage davantage de possibilités de constituer des stocks d’aliments pour animaux d’ici au printemps prochain.

Toutefois, la suppression des droits de douane ne signifie pas que les aliments pour animaux peuvent être transportés librement à travers la frontière sans documents.

En France, les marchandises exportées doivent être déclarées et franchir la frontière via des points de passage où sont effectuées les formalités douanières appropriées. En Suisse également, il est obligatoire de déclarer en bonne et due forme les aliments pour animaux importés, et certaines catégories d’entre eux nécessitent une autorisation générale d’importation. Pour les importations ordinaires, même après la suppression des droits de douane, une TVA suisse réduite de 2,6 % reste applicable.

Des exceptions s’appliquent toutefois aux agriculteurs frontaliers. Les secteurs agricoles français et suisse sont historiquement étroitement liés, ce qui explique qu’une partie des Suisses exploitent des terres sur le territoire français. Selon François Monino, directeur de la Chambre d’agriculture du canton du Jura, près d’un agriculteur sur dix de ce canton possède des terres cultivées en France. La production issue de ces exploitations peut, sous réserve du respect de certaines conditions, être importée en Suisse selon des règles simplifiées de commerce agricole transfrontalier.

Ces facilités s’appliquent aux activités agricoles menées dans une zone frontalière d’un rayon de 10 kilomètres. Dans ce cas, les fourrages cultivés par l’agriculteur lui-même peuvent être importés sans payer de droits de douane ni de TVA. Toutefois, il ne s’agit pas d’une autorisation générale permettant de transporter sans déclaration le foin acheté auprès d’autres agriculteurs. Selon F. Monino, environ 99 % des agriculteurs et des négociants qui achètent des aliments pour animaux dans d’autres régions de France et les importent en Suisse respectent les exigences douanières en vigueur.

Les données disponibles ne permettent pas de déterminer avec précision l’augmentation des prix des aliments pour animaux en 2026 en France ou en Suisse, mais la baisse de l’offre laisse clairement présager une pression à la hausse sur les prix.

Par exemple, un troupeau de 100 vaches laitières, consommant en moyenne 20 kilogrammes de maïs ensilé en poids brut par vache et par jour, consommerait environ 360 tonnes de cet aliment au cours d’une période d’alimentation de 180 jours. Si l’exploitation disposait de 30 % de silo en moins que ce qui est nécessaire pour cette période, il faudrait acheter en supplément ou remplacer par d’autres aliments environ 108 tonnes. Il s’agit d’un calcul illustratif et non de données réelles provenant d’une exploitation spécifique, mais il montre l’impact financier que peut entraîner une perte, même partielle, de la récolte fourragère.

La pénurie d’aliments pour animaux oblige les agriculteurs non seulement à rechercher de nouveaux fournisseurs, mais aussi à modifier leurs stratégies d’alimentation, à recalculer la valeur énergétique et nutritionnelle des aliments et à évaluer l’utilisation de matières premières alternatives. En cas de stocks insuffisants, certaines exploitations pourraient être contraintes de réduire leur cheptel. Il s'agit d'une décision particulièrement difficile pour les exploitations laitières, car la reconstitution d'un troupeau productif nécessite du temps et des investissements supplémentaires.

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